Le Ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation du Cameroun a dévoilé sa Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle (SNIA), une feuille de route ambitieuse visant à faire du pays un hub technologique africain d’ici 2040. L’approche adoptée en Juillet 2025 et dévoilée par la ministre des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, place au cœur de ses priorités l’humain, la souveraineté numérique et l’inclusion sociale.
Une autorité nationale de régulation IA
Face à l’essor rapide des technologies intelligentes, le Cameroun prévoit la création d’une Autorité nationale de régulation de l’intelligence artificielle, entité indépendante chargée d’encadrer les usages de l’IA dans le respect des droits fondamentaux. Cette initiative traduit une volonté politique forte : faire de l’intelligence artificielle un levier de progrès éthique, inclusif et souverain.
Les missions principales de cette autorité seront :
- Assurer la transparence algorithmique, via des mécanismes d’audit et d’explicabilité des systèmes IA utilisés dans les secteurs publics et privés ;
- Protéger les citoyen·nes des dérives technologiques, telles que les biais discriminatoires, les atteintes à la vie privée ou les usages non consensuels des données personnelles ;
- Élaborer un cadre réglementaire agile, capable de suivre l’évolution des innovations et d’anticiper les risques sécuritaires, sociaux et économiques.
60 000 talents IA à former, dont 40 % de femmes
La formation constitue un axe central de la SNIA. Le gouvernement camerounais vise la création d’un vivier de 60 000 spécialistes de l’intelligence artificielle d’ici 2035, en garantissant une représentation féminine d’au moins 40 %, soit environ 24 000 femmes intégrées dans les filières technologiques et les instances décisionnelles.
Plusieurs dispositifs sont prévus :
- Des centres d’excellence IA répartis sur le territoire, adaptés aux besoins régionaux (santé, agriculture, éducation, environnement…) ;
- L’intégration de modules IA dès le secondaire, pour démocratiser les savoirs technologiques ;
- Des programmes de reconversion professionnelle, ciblant prioritairement les femmes, les jeunes et les populations vulnérables ;
- Des partenariats académiques et industriels, au niveau national et international, pour aligner les formations avec les besoins du marché et la recherche appliquée.
Le programme vise également à développer des compétences en pensée critique, éthique et innovation sociale, répondant aux disparités de genre dans les filières STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques) et renforçant la résilience numérique du pays.
Multilinguisme et inclusion sociétale
Autre axe structurant : le multilinguisme, envisagé comme un vecteur d’inclusion et de justice sociale. Dans un pays où plus de 250 langues sont parlées, le développement d’outils IA capables de comprendre et d’interagir dans plusieurs idiomes locaux est crucial pour garantir l’accès équitable aux services numériques.
Les priorités :
- Réduire la fracture linguistique, notamment pour les populations non francophones ou peu alphabétisées ;
- Valoriser les langues et cultures locales comme leviers d’éducation et de citoyenneté ;
- Décentraliser l’innovation, en permettant aux communautés rurales de co-créer des solutions adaptées à leurs réalités.
La stratégie prévoit :
- La constitution de corpus linguistiques diversifiés, avec l’appui des universités et acteurs culturels ;
- Le soutien aux start-up et laboratoires locaux spécialisés en traitement automatique des langues africaines (TAL) ;
- L’intégration d’une interface multilingue dans les politiques publiques (éducation, santé, agriculture).
Au-delà de la technologie, cette vision de l’IA comme outil d’autonomisation sociale reflète une volonté d’ancrer l’innovation dans les réalités locales, culturelles et linguistiques.
Une stratégie en phase avec la dynamique continentale
Alors que de nombreux pays africains investissent dans l’IA, le Cameroun entend concilier innovation technologique, développement humain et souveraineté numérique. Sa stratégie s’inscrit dans la logique de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en posant les bases d’un marché commun des talents, des données et des solutions IA.
Résumé
Le document stratégique de la SNIA s’appuie sur sept piliers interdépendants, qui traduisent une vision systémique de l’IA au service du développement national.
- Gouvernance et souveraineté numérique : Création d’un cadre institutionnel fort (autorité de l’IA, conseil présidentiel, loi-cadre) intégrant éthique et coordination ministérielle.
- Données et infrastructures numériques : Mise en place d’un Data Lake public, numérisation des services, interopérabilité des systèmes et ouverture des données.
- IA multilingue et inclusive : Développement d’un modèle de langage local (GPT Cameroun) et valorisation des langues nationales par la recherche linguistique et la collecte vocale.
- Infrastructure technologique souveraine : déploiement régional d’Edge Computing alimenté par des micro-réseaux solaires, garantissant résilience et autonomie énergétique.
- Formation, recherche et capital humain : Création de centres d’excellence, formation de 4000 personnes/an, retour des talents de la diaspora et soutien à la recherche locale.
- Innovation et usages sectoriels : Soutien aux start-up et adoption de l’IA dans des secteurs clés : santé, agriculture, justice, éducation.
7. Coopération et rayonnement régional : Création d’un réseau IA en Afrique centrale, consolidation des partenariats internationaux et promotion de solutions « Made in Cameroun ».







