En Centrafrique, Claude aurait servi à industrialiser une campagne de propagande russe

L’intelligence artificielle ne sert plus seulement à produire des textes ou des images. En République centrafricaine, Claude aurait été intégré à une opération de propagande pro-russe capable de produire et diffuser quotidiennement des contenus à grande échelle.

C’est l’un des cas détaillés par Anthropic dans son rapport publié en septembre 2026 sur les usages malveillants de son modèle. L’entreprise affirme avoir identifié puis fermé un compte utilisé par un acteur russophone installé à Bangui, qui aurait constitué le principal outil de production d’une opération d’influence alignée sur les intérêts russes. L’opération s’appuyait notamment sur Radio Lengo Songo, une station de Bangui, ainsi que sur des relais liés aux médias d’État russes et à la présence russe en Centrafrique.

Claude transformé en véritable bureau de production

Selon Anthropic, l’utilisation de Claude dépassait largement la simple rédaction occasionnelle d’un article. L’acteur fournissait au modèle les sujets et les éléments de langage à défendre. Claude était ensuite utilisé pour produire des briefings, articles, scripts radio, publications et documents graphiques, avec une consigne claire : intégrer les arguments pro-russes et anti-français dans les contenus.

L’IA servait également à rendre ces contenus plus difficiles à identifier comme artificiels. Les opérateurs demandaient notamment à Claude de supprimer certains marqueurs stylistiques pouvant révéler l’utilisation d’une IA et de reproduire une écriture plus proche de celle d’un journaliste local. Le dispositif permettait ainsi de transformer une opération qui aurait normalement nécessité plusieurs rédacteurs en un processus largement automatisé.

Anthropic affirme que les contenus produits étaient majoritairement favorables au gouvernement centrafricain et à la Russie, favorables à Wagner et hostiles à la France et à l’opposition centrafricaine.

De Claude à la radio nationale

Le système ne s’arrêtait pas à la génération des contenus. Selon Anthropic, les productions étaient transmises à Radio Lengo Songo, station pro-russe de Bangui, avant d’être relayées vers la radio-télévision nationale centrafricaine.

L’entreprise estime que la station constituait le principal point de diffusion de l’opération. Elle indique également que celle-ci était coordonnée avec RT, Sputnik Afrique, TASS et la Maison russe à Bangui, permettant aux contenus de circuler entre plusieurs canaux. Le dispositif avait donc une particularité importante : l’information produite à l’aide de l’IA pouvait apparaître comme un contenu issu d’un média centrafricain classique, avant d’être amplifiée par des réseaux russes.

L’IA ne remplaçait pas seulement un rédacteur. Elle contribuait à accélérer toute une chaîne de production et de diffusion.

Une surveillance de l’opposition en parallèle

L’affaire ne concernait pas uniquement la propagande. Anthropic affirme que le même acteur utilisait Claude pour suivre régulièrement des responsables et figures de l’opposition centrafricaine, en constituant et mettant à jour des informations sur eux. Le modèle aurait également été sollicité pour préparer des éléments de langage destinés à des représentants de la Maison russe à Bangui.

Le rapport mentionne aussi la production de faux documents présentés comme provenant de l’administration centrafricaine, notamment des communications attribuées à la gendarmerie ou au ministère de la Défense.

Mais une limite importante est apparue. Anthropic affirme que Claude a refusé de répondre à la demande la plus sensible : désigner des personnes réelles comme des militants afin de provoquer une intervention des forces de sécurité contre elles. L’opérateur aurait alors changé de méthode en utilisant des formulations reposant sur des sources anonymes.

Cette séquence illustre à la fois l’existence des garde-fous du modèle et leurs limites : lorsqu’une demande est refusée, un utilisateur déterminé peut parfois chercher une autre manière d’obtenir un résultat proche.

Une opération pensée pour paraître centrafricaine

C’est probablement l’un des aspects les plus importants du dossier. Anthropic estime que l’opération était entièrement pilotée depuis l’étranger mais volontairement conçue pour donner l’impression d’être issue de Bangui. Les contenus, contrats et publications étaient présentés comme ceux d’une structure centrafricaine alors que l’acteur identifié était russophone.

Anthropic relie cet acteur à Politology, une structure d’influence associée à l’Africa Corps/Wagner. L’entreprise estime que cette branche d’influence serait passée sous le contrôle du renseignement extérieur russe, le SVR, à la fin de 2023. L’opération aurait également utilisé un système de formation et de collaboration avec des médias russes pour faire circuler les contenus sans que leur origine apparaisse nécessairement.

C’est ce mécanisme de brouillage de l’origine de l’information qui donne au recours à l’IA une portée particulière : produire rapidement un contenu n’est qu’une partie du problème. Il devient également possible de multiplier les versions, d’adapter les messages au public local et de les faire circuler à travers plusieurs intermédiaires.

Anthropic a fermé le compte, mais l’opération avait déjà ses relais

Anthropic indique avoir supprimé le compte utilisé et l’organisation associée à cette activité. L’entreprise affirme également avoir développé de nouveaux systèmes de détection afin d’identifier des opérations similaires. Mais le cas centrafricain montre une difficulté majeure pour les fournisseurs d’IA : fermer un compte ne suffit pas nécessairement à arrêter une opération qui dispose déjà de médias, de canaux de diffusion et d’infrastructures locales.

Le problème n’est donc plus seulement celui d’un utilisateur qui détourne un chatbot. Il s’agit de comprendre ce qui se produit lorsque l’IA devient une couche supplémentaire dans une opération d’influence déjà organisée : elle accélère la rédaction, automatise certaines tâches, adapte les contenus et permet à un nombre réduit d’opérateurs de produire beaucoup plus qu’auparavant.

C’est précisément ce changement d’échelle qu’Anthropic dit observer dans son rapport. L’entreprise a identifié neuf grandes opérations de détournement de Claude, menées par des acteurs étatiques, des groupes alignés sur des États, des entreprises privées et d’autres organisations, dans plusieurs régions du monde .Pour l’Afrique, le cas centrafricain pose une question particulièrement sensible : à mesure que les outils d’IA deviennent accessibles, qui contrôle réellement les systèmes capables de façonner l’information consommée localement ?

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